Militaires à Niedernai le 12 décembre 1918 photo anonyme
Les pilotes et observateurs de l'escadrille MS 12 posent devant un Morane-Saulnier LA en 1915. De gauche à droite : Ltt Paul Gastin (pilote) - Ltt Paul Jacottet (observateur) - Cne Le Révérend (pilote et futur chef du groupe de combat 11) - Adj Pierre Clément (pilote) - Cdt Charles Tricornot de Rose (pilote et commandant de l'aéronautique de la 5ème armée) - Adj Georges Pelletier d'Oisy (pilote) - Ltt Fenn (observateur) - Ltt Raymond de Bernis (pilote) - Ltt René Chambe (observateur) - Sgt Jean Navarre (pilote) - MdL René Mesguich (pilote) - Ltt Paul Moinier (observateur) - Ltt Gabriel Pelège (observateur). Photo SHD section Air de Vincennes.
Par des chemins détournés, poursuit René Chambe, nous avons évité de traverser Obernai, puis le village de Niedernai. Personne ne nous a vus. Nous sommes maintenant sur le terrain d’aviation ennemi de Niedernai. Il est midi. VOIR DOCUMENT OFFICIEL N° 48 DU 18 SEPTEMBRE 1918. Le terrain est désert. C’est une prairie qui touche aux lisières du village. Les hangars en bois, du type allemand, bien reconnaissables avec leurs portes à rabat, sont intacts. Pas un avion. Ils sont tous partis, mais les empreintes récentes de leurs roues sont encore visibles sur l’herbe écrasée. Un tas de cendre fume encore sur le sol. Sous un appentis, une forge de campagne, abandonnée, porte dans son foyer des braises imparfaitement éteintes. La bauge est encore chaude. A circuler ainsi sur le terrain de nos adversaires directs, dans ce silence, dans cette atmosphère de retraite, de fuite, nous éprouvons une impression indéfinissable. Nous nous attendons, à chaque instant, à voir apparaître des silhouettes de feldgrau, de mécaniciens ou de quelconques gardiens. Mais non, rien, le vide. Nous visitons un par un les hangars béants, leurs grandes portes rabattues; nous parcourons en tout sens la piste. Tout est en ordre, rien n’a été détruit ni saboté. L’ennemi a tenu strictement ses engagements. Il se soucie peu d’y manquer, la force de l’armée française est entière et les représailles seraient immédiates. Au bout du champ, près de la route, se dresse une véritable cage en fils de fer barbelés. Nous apprendrons bientôt que était un camp de prisonniers russes les malheureux étaient traités comme des forçats. malgré la paix de Brest- Litwosk, l’Allemagne avait conservé de nombreux prisonniers des armées tsaristes, sans doute pour travailler dans ses mines, ses cultures, ou, à l’entretien de son réseau routier et de ses retranchements. Un petit ait frondeur Notre visite achevée, nous nous dirigeons vers le village de Niedernai, dont une issue donne directement sur le terrain d’aviation. Nos allées et venues prolongées ont été, à la longue, remarquées. Un groupe d’enfants nous observent curieusement de loin. Nos culottes rouges, nos képis, les intriguent. A notre approche, ils s’éparpillent comme une volée d’oiseaux et disparaissent derrière les maisons. Mais d’autres ont donner déjà l’éveil, car, lorsque nous allons pénétrer dans le village, nous nous trouvons nez à nez avec plusieurs habitants qui se hâtent à notre rencontre. L’un deux, aux cheveux blancs taillés en brosse, nous invite à venir chez lui. Il s’appelle Stanislas Muller. Il est charmant ce village, délicieux, et tellement alsacien ! Les maisons sont coiffées de grands toits à auvents, couvertes de vieilles tuiles plates. Les façades laissent apparaître, dans la pierre et le ciment, l’entrelacs des poutrelles peintes en brun ou en vert foncé. Des balcons de bois courent d’un angle à l’autre, au-dessus des portes. Oui, il est tellement alsacien, tellement de vrai style du pays, qu’il semble arrangé, pas vrai, dessiné exprès par Hansi. Et puis, il a un petit air personnel, ce village, un petit air frondeur avec ses un peu au hasard, de guingois, à la volonté de chacun, va comme je te pousse, comme si elles avaient refusé de se soumettre à l’alignement, de se plier à la lourde discipline de l’oppresseur.
T ous veulent nous voir Rien ne manque à ce village pour être vraiment de vieille Alsace, rien pas même la chaîne des Vosges qui est là, tout près, barrant haut le ciel de son écran bleu sombre. Et justement, l’éperon majestueux du mont Ste Odile, couronné de son blanc monastère, domine ses toits comme un symbole. Au soir tombant, l’ombre de la montagne sacrée doit les couvrir comme une aile. Et, à l’aurore, parmi toutes les voix des cloches de la plaine d’Alsace, que, de là-haut, écoutaient les Oberlé, celles de Niedernai doivent être des premières à atteindre du sainte Odile. Nous sommes sur une petite place. La foule a grossi. La nouvelle de notre arrivée s’est répandue comme une traînée de poudre. De toutes les maisons, des gens sortent et se précipitent. Tous veulent nous voir, nous entendre, toucher nos mains. Ils parlent tous à la fois, en patois alsacien, en français. Nous ne savons à qui répondre. Bientôt, nous ne pouvons plus faire un pas, nous sommes entourés, étouffés. Devant nous, Stanislas Muller s’efforce en vain de nous ouvrir le passage. Cependant, la foule s’écarte. Un nouveau personnage vient d’apparaître. C’est le bourgmestre, le maire, comme l’on dit toujours ici. Il est de haute stature, avec les cheveux blancs et les yeux gris.
Lui aussi, il s’appelle Muller, Xavier Muller. Le chapeau à la main, très ému, il s’exprime correctement en français. Il est désolé, il s’excuse de ne pas être arrivé le premier, il ne savait pas, on lui avait dit que les troupes françaises ne seraient là que le surlendemain. - Nous vous avons laissés entrer sans un drapeau, sans une fleur, sans rien ! Je ne m’en consolerai jamais ! Vous avoir attendus pendant quarante huit ans ... et puis voilà .... et puis voilà ! .. . Mais l’autre Muller nous tire par la manche. Nous sommes devant chez lui. C’est une petite maison basse, avec un grand toit débordant sur la rue. Au-dessus de la porte, une inscription en lettres brunes : auberge Stan Muller. En français, cette inscription ? Stanislas Muller a surpris notre étonnement. Une flamme brille dans ses yeux. “ -
L’ancien maire, mais certainement on ne peut pas ! avait-il la tête, il n’y avait plus pensé dans sa joie ! Il fallait y aller tout de suite ! Pauvre homme, c’est bien lui qui méritait le plus en effet, le bonheur d’embrasser le premier, les Français ! “ Voilà les Français ! Je vous attendais ! “ Et nous repartons tous en cortège. Nous marchons en tête, encadrés par les deux Muller. Hommes, femmes, enfants, toute la foule nous suit. Elle n’est pas loin, la maison de l’ancien maire, elle est là, sur la place. Nous y sommes en deux pas. Au-dessus de quelques marches, un cep de vigne décore l’entrée. La porte s’ouvre d’elle-même. On nous attendait. C’est une bonne vieille, avec un grand nœud d’Alsacienne, qui nous accueille. Deux autres femmes sont derrière elle, et aussi un jeune gars aux joues rouges, intimidé. Tout ce monde s’efface, nous sourit et nous dit : - Venez ! Venez ! Venez vite ! La bonne vieille trottine devant nous sur les carreaux cirés, pousse une porte et nous fait pénétrer dans une chambre. Dans un fauteuil, près de la fenêtre, est assis un vieillard, immobile, presque inerte. Il est coiffé d’une toque de fourrure et ses jambes sont enveloppées d’une couverture. Son visage est comme un vieil ivoire. Il a plus de quatre-vingts ans. A notre entrée, il n’a pas fait un mouvement, mais on nous a conduits devant lui, alors ses yeux se sont agrandis, il a cherché à se redresser, mais ses forces le lui ont refusé. Seuls, ses bras se sont levés lentement, avec ses mains saillent de grosses veines bleues. Et, un instant, nous ne voyons plus que ces pauvres mains toutes tremblantes qui battent l’air. Derrière nous, la chambre s’est remplie. On fait signe de faire moins de bruit, le vieillard parle. Il parle d’une voix faible mais très distincte : - Vous voilà ! Voilà les Français ! Je vous attendais, ah ! j’en étais bien sûr ! ... J’ai eu raison de ne pas désespérer ... A présent, je peux mourir, je ne voulais pas ... avant ... “. De lourdes larmes coulent sur son visage. Il nous attire vers lui pour nous embrasser. Je me relève, la figure toute mouillée de ses pleurs. Mais ces larmes, je ne les essuierai pas, je ne lui ferai pas l’injure de les essuyer. Nous les avons attendues trop longtemps, nous aussi, ces larmes de joie de l’Alsace, elles sècheront sur mes joues. On a apporté des verres et une bouteille à long col. Le vin du Rhin, du Rhin français, pétille gaiement. Et, pour la première fois, nous trinquons à la victoire en territoire reconquis. En descendant les marches du perron, Xavier Muller nous explique que l’ancien maire, à qui nous venons de rendre visite, a exercé les fonctions de bourgmestre pendant plus de trente cinq ans, presque depuis l’annexion jusqu’à la veille de la guerre. Toute sa vie, il a cru au retour de la France, il n’a vécu que dans cet espoir. Il le disait à tout le monde, même aux Allemands. Et, quand la guerre a éclaté le 3 août 1914, tout de suite il a été certain de la victoire. - Quand, voilà trois ans, il a été pris par la paralysie, il a fait pousser son fauteuil près de la fenêtre. Il n’en a plus bougé, disant que, de là, il verrait arriver les Français vainqueurs, qu’il serait le premier à les voir, qu’il était sûr qu’ils viendraient. Et il vous a vus de derrière sa vitre ! ... Sa femme me racontait tout à l’heure que, lorsqu’il vous a aperçus avec vos culottes rouges, il a fermé les yeux comme s’il était mort. Il venait de les rouvrir, quand nous sommes entrés “.
“ Les Allemands les ont volées “ Stanislas Muller est joyeux. Il nous a fait pénétrer enfin dans son auberge. Une partie du village s’y est glissée à notre suite. C’est une salle basse avec de longues tables de chêne lustrées et polies par l’usage. Elle prend jour par des fenêtres carrées, garnies de rideaux à damiers rouges et blancs et de pots de géraniums en fleurs. Un gros poêle tient tout le milieu et sa douce chaleur met une buée contre les vitres. Stanislas Muller s’empresse, entouré de ses filles, dont l’une est dans un état de bonheur et d’exaltation extrême. Ne vivait-elle pas, en effet, en France, étant institutrice des enfants du colonel de Saizieu, commandant le 12e hussards ? La déclaration de la guerre l’a surprise ici, en Alsace, elle était en vacances. Elle n’a pas pu revenir. Pendant près de cinq ans, elle a vécu à Niedernai, passant par des alternatives d’espoir et de crainte, mais jamais de découragement, attendant l’heure du succès de nos armes dont, elle aussi, elle n’a jamais douté. C’est elle qui a été l’âme de ce village, allant, venant, visitant les voisins, relevant leur courage, organisant la résistance aux vexations des autorités allemandes, prêtant l’oreille quand le vent d’ouest apportait le roulement du canon sur les Vosges. Elle s’affaire, gourmande son père et ses sœurs, dispose des verres, nous avance des chaises. Mais le curé vient d’entrer. On s’écarte pour le laisser passer. Il s’est découvert et les boucles de ses cheveux blancs lui font une couronne d’argent autour de la tête. Il a les traits énergiques et tourmentés et, dans ses yeux bleus, brille le feu d’une âme ardente. C’est l’abbé Joseph Zimmer, curé de la paroisse. Il a ouvert lentement les bras et sa voix tremble : - J’ai connu l’Alsace française, dit-il . Je l’avais perdue. Aujourd’hui, je la retrouve. Que le saint nom de Dieu soit béni ! “. Il peut à peine se soulever. - Soyez bénis aussi, messieurs “. Il se désole de n’avoir pu sonner les cloches à notre entrée; il n’en a plus. Plus de cloches ! Les Allemands les lui ont emportées, volées. Pour fondre des canons ? Non, pas pour fondre des canons, pour les empêcher de fêter la victoire ! Nous le consolons en l’assurant que, mieux que le son des cloches, le mutisme de ces clochers d’Alsace si bassement cambriolés, mutilés par l’ennemi, est plein de grandeur. Ce silence, c’est la dernière marque de l’oppression. - Et bientôt, monsieur le curé, des cloches françaises sonneront en liberté dans le clocher de Niedernai,car celles que les Allemands vous ont volées, la France soyez-en sûrs, vous les rendra ! Nous vous le promettons ! “ ( La promesse a été tenu ).
DU KIRSCH FRANÇAIS DE L’ AN SEPTANTE I l est deux heures de l’après-midi. Quelqu’un s’avise alors que nous n’avons peut-être pas déjeuné. Nos mensonges maladroits ne trompent personne et c’est, tout de suite, un affolement. Malgré os protestations, on se hâte, on court, chacun ayant à cœur de nous apporter quelque chose. Rien n’est assez beau, assez bon pur nous ! Une nappe blanche, brodée de grosses roses rouges, a fleuri sur la table. Vingt mains veulent à la fois nous servir, disposer les assiettes, les verres, les bouteilles, les couteaux, les fourchettes. Et voilà que, pour nous, renaissait à la lumière, extraites de cachettes profondes, des provisions farouchement conservées et qui sont l’égal de véritables trésors. A chaque instant la porte s’ouvre, livrant passage à quelque habitant, porteur d’une merveille inattendue qui soulève les rires et les applaudissements de la salle. En voici un qui tend à bout de bras un jambon tout entier, un autre des œufs, un autre un morceau de pain blanc. Dieu ! du pain blanc, comment a-t-il pu faire ? On l’acclame. Un autre apporte du café, du vrai café, avec du vrai sucre, un autre des sardines en boîte, un autre du chocolat. On rit de plus belle, tout ça que les Allemands n’auront pas eu, n’auront pas su trouver ! Une jeune fille, rougissante, dépose près de nous une superbe tarte, une tarte aux pommes bien dorée, qu’elle vient de cuire à la minute. Une immense ovation la salue. Ils m’appelaient “ tête carrée “ Derrière nous, on entend chanter l’omelette dans la cuisine. Notre soldat-conducteur, lui non plus, ne sera pas oublié. Ils se sont tous mis en rond autour de nous, les premiers rangs assis, les autres debout et ils nous regardent avec des yeux ravis. certains sont montés sur des bancs, contre les murs, la tête touchant le plafond, pour mieux voir. Mais d’abord il nous a fallu, à tous, leur serrer la main, tandis qu’ils se nommaient : Weber, Muller, Lutz, Strube, Riegler, Heim, Wächter, Wintz, encore Muller, encore Lutz. Les uns, les vieux, les vieilles, nous adressaient quelques mots de bienvenue, et les autres, les plus jeunes, ne sachant pas parler français, nous souriaient de tout cœur. Nous vivons une sorte de rêve. Nous goûtons à peine à tout ce qu’on nous offre. C’est si touchant, si doux, ce retour en Alsace, et si magnifiquement pareil à tout ce que nous avions espéré ! sommes-nous ? Quels sont tous ces visages penchés sur nous ? Ne sont-ils pas échappés des livres d’Erckmann-Chatrian, d’Alphonse Daudet, de René Bazin, de Maurice Barrès et des chansons de Délourède ? Près de nous, Stanislas Muller nous conte de bonnes histoires d’Alsace, vieux souvenirs déjà ! de mystifications, de mauvais tours joués aux Allemands. - Ils m’appelaient Tête Carrée ... - Ah ! il leur en a fait voir , coupe Xavier Muller. Il aurait pu dix fois être fusillé ! - .. Un jour, tenez, il y en avait deux, deux officiers du service des étapes, attablés vous êtes, un gros et un maigre. Il n’y avait déjà plus rien en Alsace à cette époque, tout avait été ramassé, raclé. Au milieu du repas ils me réclament du poulet. - Du poulet, que je leur dis, non, mais vous vous fichez du monde ! voulez-vous que j’en prenne, moi du poulet ! - Juste à ce moment, voilà-t-y pas que mon coq se met à chanter au fond de la cave, un coq auquel je tenais beaucoup et que j’avais caché. - Ah ! mes amis, les voilà tous les deux qui se regardent, qui me regardent d’un air furieux. Ils attrapent leurs sabres, dégringolent l’escalier comme des fous, cherchent la porte de la cave, la trouvent, la cognent, la recognent, réussissent à l’ouvrir. Le coq affolé leur saute à la figure et remonte l’escalier plus vite qu’eux, enfile le corridor et le voilà dans le jardin ! Si vous aviez vu cette chasse ! - Le coq a sauté sur le toit du hangar, de chez Lutz et, va te faire lanlaire ! Ils n’ont jamais pu le retrouver. Ils sont rentrés, écumant de colère et, en guise de paiement, ils ont cassé les vitres à coup de revolver. - Et le coq ? - Mon coq, il est revenu deux jours après. Je l’ai toujours. Au fait, je vais le remettre en liberté, maintenant qu’il est français “. Et tout le monde de rire. Même ceux qui n’ont pas compris un seul mot de cette histoire, mais cependant s’esclaffent debout sur les bancs et s’envoient force bourrades. Un jeune gars vient d’entrer. Il dit quelques mots en patois alsacien que nus ne comprenons pas. Une tempête de cris, d’acclamations et de quolibets accueille son récit. Que se passe-t-il ? Le curé m’explique qu’il y avait encore un officier allemand dans une maison à l’autre bout du village, un officier gestionnaire resté avec deux soldats, pour remplir les dernières formalités administratives. Quand on lui a appris que les Français arrivaient, il a ramassé en hâte ses papiers et prit le large. Il court encore. C’est le dernier représentant de l’autorité allemande qui déguerpit. Près de nous a pris place un personnage en jaquette noire que je n’avais pas, tout d’abord, identifié, bien qu’il se fut présenté avec force manifestations d’enthousiasme. Le curé Zimmer me renseigne : c’est Weber, l’instituteur. L’instituteur. Diable ! mais celui-là doit la représenter, l’autorité allemande ! Je l’observe à la dérobée. A la nouvelle de la fuite de l’officier gestionnaire, il rit plus fort que les autres, il en pleure de joie dans son mouchoir. Invinciblement, ma pensée se reporte aux pages si poignantes d’Alphonse Daudet : “ La dernière classe “.
Je me tourne vers l’instituteur : - A quand la première classe en français, Monsieur l’instituteur ? - Mais, dès demain, Monsieur l’officier, dès demain et avec quel bonheur ! “. L’abbé Zimmer, qui ne manque pas de finesse, me pousse le coude. - Vous savez que c’est un Alsacien, il est du pays. Ici, comme dans bien d’autres villages, on n’aurait jamais supporté un maître d’école allemand. Nous avions leurs gendarmes, ça suffisait “. Comme on porte un enfant Mais Enslen me regarde. Il a raison, il est tard. Je veux me lever, donner le signal du départ. Mais comme tout à l’heure, tous les bras se tendent aussitôt pour nous barrer le passage, toutes les voix protestent. Des sourires, malicieux, il me semble, courent sur les visages. “ - Non, non ! Pas encore, restez, restez toujours ! “. Voilà justement une vieille bonne femme, toute menue, qui arrive avec une bouteille. Elle la porte avec précaution, comme on porte un enfant, couchée su son bras. Un rire muet et un peu grave entrouvre sa bouche édentée. Quels bons yeux elle a ! Tout timides et tout simples. Elle a posé la bouteille, noire et poussiéreuse devant nous, sur la table, puis elle s’est assise, doucement sans rien dire. Elle nous observe en silence, frottant, l’une contre l’autre, ses mains, ses pauvres mains toutes nouées de rhumatismes. Et soudain, de ses yeux roulent deux larmes, de ces larmes si tristes des vieillards. - Voilà, dit-elle, c ’est du kirsch et puis du kirsch français ... du kirsch du temps que nos cerisiers ils ont été français pour la dernière fois. Il est de septante. Quand mon mari il l’a mis en bouteille, nous étions jeunes mariés, il a dit comme ça : celui-là, on le boira pas en Prusse, on le boira en France ici, qu’il a dit, ici à Niedernai, quand les Français seront revenus. On le boira avec eux. Si je suis plus là, tu garderas la bouteille, tu boiras avec eux. Avec eux, qu’il a dit “. Elle reste là, de nouveau silencieuse, immobile. Ses mains, elles-mêmes, ne bougent plus, ouvertes sur la table. Et nous ne voyons plus que ces deux larmes brillantes qui se sont arrêtées en chemin sur ses joues. Ce kirsch, nous l’avons bu, debout, tous ensemble, mais celui qui l’a mis en bouteille n’était pas là. Nous nous sommes penchés vers le curé : - Espérons, Monsieur le curé, que ceux qui n’ont pas eu le temps de nous voir et sont couchés là-bas, au cimetière, ont aussi leur part de victoire “. L’abbé Zimmer nous a serré la main avec force. - Soyez-en sûrs ! “. Et sa voix s’est faite profonde pour ajouter : - Ah ! comme c’est bien que la France ait eu aujourd’hui cette pensée pour eux “. Venez, Mon capitaine Il est près de quatre heures. Le soleil décline derrière les vitres. Il faut partir. Nous nous levons, décidés. Mais aussitôt tous les bras sont en l’air. Non, non, ils ne sortiront pas ! Et toujours ces bons sourires pleins de mystère, ces yeux gris d’Alsaciens plissés par une joie malicieuse. Mais, à la fin, qu’ont-ils donc ? Justement, la porte sur la rue vient de s’ouvrir à deux battants, Mlle Muller fait irruption, triomphante : - Cette fois, ils peuvent venir ! Laissez les maintenant ! Venez, mon capitaine, venez, messieurs ! “. Comment décrire ? La petite place est noire de monde. Le village, tout à l’heure sans drapeaux n’est, à présent qu’une lumière tricolore. Les drapeaux ont surgi des fenêtres, de toutes les fenêtres, et, avec eux, des guirlandes de feuillage et de papier, de lanternes vénitiennes, tendues d’une façade à l’autre. En moins d’une heure, la place, les rues se sont pavoisées, transformées. Tandis qu’on nous retenait dans l’auberge, toute la population s’est acharnée à cette besogne. Tout le monde s’y est mis, de tout son cœur. Combien touchants, certains de ces drapeaux ! Nous en voyons, dont les trois couleurs ne sont pas très bien à leur place, le rouge entre le bleu et le blanc, ou le rouge cloué contre la hampe, ou bien encore les couleurs disposées en travers au lieu d’être en hauteur. Mais ceux-là, ce sont bien les plus émouvants... Notre apparition sur le seuil est saluée d’un cri vibrant ; - Vive la France ! “. La plupart des femmes et des jeunes filles ont revêtu leur costume d’Alsacienne. Ce ne sont que grands nœuds noirs qui palpitent, corselets de velours, jupes rouges des catholiques, jupes vertes des protestantes. Et soudain, un chant qui nous serre le cœur. L’instituteur a escaladé le perron de l’ancien maire. Chef d’orchestre, les bras levés, il donne le signal. Les strophes de la Marche lorraine “, dont les paroles ont été quelque peu arrangées pour l’occasion, montent d’un seul élan vers le ciel : - Ils n’ont pas eu l’Alsace et la Lorraine, Car notre cœur est demeuré français ! Ils n’ont pas eu l’Alsace et la Lorraine, Et, malgré eux, nous sommes toujours français ! “. Hommes, femmes, enfants, tout le monde chante à pleine voix. Tandis que nous restons pétrifiés, la main à la visière, j’entends Stanislas Muller me dire : - Et bien ! j’espère qu’après ça la France ne nous fera plus cette injure dont parlent vos journaux ! - Comment ? Quelle injure ? - De faire un plébiscite pour savoir si nous voulons être Français ! “. Mais Xavier Muller lui a donné une rude claque sur l’épaule : “ - Ah Tête Carrée, tu grogneras donc toujours ! “. Enslen, Fichot et moi, nous nous cherchons des yeux. Mais qu’ont donc leurs regards à être si troubles, je les distingue mal ? Le mien aussi peut-être... Nous pleurons tous les trois. René CHAMBE.
2 décembre 1918 à Niedernai ( devant le poste de garde ).
Terrain d’aviation et village de Niedernai - photo aérienne du 2 septembre 1918. (source : Le Populaire du Centre - collection privée M. Emmanuel de Vachon d’Agier).
Type de terrain d’aviation et baraques allemands ayant pu exister à Niedernai (source : France 3 - Photo via Eric Jansonne, président des «Ailes historiques du Rhin».
Rue Principale
TERRAIN D’AVIATION
Rue Laendry Rue des Oiseaux
Baraques ayant encore servies pendant la guerre de 39 - 45 pour les prisonniers russes.
Rue des Pierres
NIEDERNAI
Rue de Meistratzheim Rue Loewert Rue de la Forêt
TERRAIN D’AVIATION
Page du carnet de vol ouverte au 11 novembre 1918 du sergent Jean Marie Belleil. «Lundi 2 - Déplacement Colmar - Nidernheim - 1 atterrissage - 40' - 1000»
01 novembre 1918 - Soldats hongrois - photo prise Rue des Pierres (collection privée M.Martin Adam)
Rapports du 03 octobre 1918 mentionnant le terrain d'aviation de Niedernai
1918 - Soldats hongrois à Niedernai - Au centre, Anne Adam née Lutz (collection privée M. Martin Adam)
Le capitaine René Chambe, au centre sur le document, pose pour la photo de famille. Il est entouré de deux Niedernoises, Mlles Angèle et Hilda Wintz. Au premier rang, à gauche du curé Joseph Zimmer, le maire Xavier Muller, quelques membres du conseil municipal et, à l’extrême droite, M. Michel Wintz, instituteur et secrétaire de mairie. (collection privée M. Emmanuel de Vachon d’Agier)
2 décembre 1918 - accueil des premiers soldats frabçais à Niedernai. Au premier plan le capitaine d’aviation René CHAMBE. A gauche Albert BRUNISSEN, frère de Mgr BRUNISSEN évêque de Sainte Odile, qui a appris en quelques jours à monter à cheval pour accueillir dignement les libérateurs. (collection privée M. Emmanuel de Vachon d’Agier)
 LIBERATION DE NIEDERNAI PAR LE CAPITAINE RENÉ CHAMBE
Comment ne pas lier la première arrivée des Français le 18 novembre 1918 et la fête aus libérateurs de Niedernai, le 2 décembre 1918, au capitaine René Chambe . Ce moment décrit comme «inoubliable» par Jacques Granier dans son livre «Novembre en Alsace» m’a amené à relater cette période, la publication dans la revue des Deux Mondes de novembre 1933 «En Alsace retrouvée», mais aussi grace aux documents et photos fournis par M. Emmanuel de Vachon d’Agier (que je remercie), petit fils de Odile Chambe (1919 - 2018, fille de René Chambe et mariée avec Gérard de Vachon d’Agier 1916 - 2000). Si vous désirez en savoir plus sur René Chambe (pas que militaire mais aussi écrivain), voici l’adresse du site qui lui est dédié et créé par M. Emmanuel de Vachon d’Agier : https://generalrenechambe.com
Lieutenant
Général
René CHAMBE (1889 - 1983)
Ltt René Michel Jules Chambe - le 3 avril 1889 à Lyon (69) - Fils d'Emile Chambe et de Berthe Chantillin - Engagé au 10ème régiment de Hussards de Tarbes, le 6 octobre 1908 - Nommé Sous-lieutenant, le 1er octobre 1913 - Mobilisé au 20ème régiment de Dragons, le 2 août 1914 - Campagne d'Alsace-Lorraine en août 1914 - Bataille de la Marne - Opération de l'Yser en Belgique - Passe à l'aviation comme observateur, le 3 décembre 1914 - Observateur de l'escadrille D 6 du 15 janvier 1915 au 5 mars 1915 - Observateur de l'escadrille MS 12 du 5 mars 1915 en novembre 1915 - Nommé Lieutenant, le 11 mai 1915 - Elève pilote à partir de novembre 1915 - Brevet de pilote militaire 2710 obtenu le 20 février 1916 - Nommé capitaine, le 25 décembre 1916 - Pilote de l'escadrille N 1 de Roumanie jusqu'au 24 mars 1918 - Blessé en combat aérien en août 1917 - Adjoint au commandant de l'aéronautique du 10ème corps d'armée à partir du 24 avril 1918 - Commandant de l'aéronautique du 10ème corps d'armée - Officier d'état-major, chargé des questions d'aéronautique au 14ème corps d'armée - Chef d'état-major du groupement d'aviation de bombardement - Sous-chef de cabinet, chargé des questions d'informations et d'expansion aérienne en 1934 - Comme lieutenant-colonel, crée le service historique de l'armée de l'Air en 1936 - Directeur des études à l'Ecole de l'Air - Commandant de la 35ème escadre de bombardement de nuit à Lyon en 1938 - Ministre de l'information du gouvernement provisoire d'Afrique du Nord du général Giraud - Chef du cabinet militaire du général Giraud, le 1er juin 1943 - Décédé à Baudinard-sur-Verdon, le 24 novembre 1983 - Grand Croix de la Légion d'Honneur - Chevalier de la Légion d'Honneur, le 5 avril 1915 - Croix de Guerre 14-18 - Croix de Guerre 39-45 - Médaille de la Résistance - Médaille des Evadés - Médaille Russie - Médaille Roumanie - Citations à l'ordre de l'armée, dont le 5 avril 1915 et 25 juillet 1917 - Citations à l'ordre du régiment dont le 1er octobre 1914 et 7 octobre 1917. "A donné la mesure de son audace et de son sang-froid en abattant après un combat presque à bout portant un avion ennemi qui venait de lancer des bombes sur une localité."
18 novembre 1918 . Le capitaine René Chambe et deux autres officiers ont reçu l’ordre de précéder de quelques jours l’arrivée des troupes françaises qui convergent en direction de Strasbourg. Leur mission : s’assurer que le terrain d’aviation de Niedernai n’a pas été saboté par l’ennemi. René Chambe en profite
L’INOUBLIABLE ACCUEIL DE NIEDERNAI (extraits du livre).
p our noter dans son “Journal de guerre“ les impressions qu’il a ressenties au cours de ce premier contact avec l’Alsace retrouvée. La population de Niedernai, notamment, réserve aux trois officiers français un accueil si touchant qu’il est difficile, à la lecture de ces souvenirs, de ne pas se laisser à son tour gagner par l’émotion.
C’est un de ces villages têtus qui a du donner du fil à retordre aux fonctionnaires et aux gardes-chiourmes du kaiser. Et avec bonne humeur, avec esprit, tous ces pots de géraniums aux fenêtres en témoignent. Oui, ce doit être, c’est certainement un de ces villages de welches “, comme ils les appelaient , qui ont fait tant enrager les Allemands. S’il est vrai que, dans les maisons d’Alsace, on chantait encore la vieille chanson de l’ Oiseau de France qui a bercé notre enfance, Sentinelle, ne tirez pas ! C’est un oiseau qui vient de France ! s’il est vrai qu’elle n’était pas tout à fait oubliée, c’est là, derrière ces murs, plus que partout ailleurs, qu’on a la chanter.
2 décembre 1918 - à droite, Albert BRUNISSEN (frère de Mgr BRUNISSEN (collection privée M. Emmanuel de Vachon d’Agier)
(collection privée M. Emmanuel de Vachon d’Agier)
2 DECEMBRE 1918 - ACCUEIL DES LIBÉRATEURS FRANCAIS
2 décembre 1918 - les petites filles en Alsacienne (collection privée M. Emmanuel de Vachon d’Agier)
2 décembre 1918 - le défilé se prépare (actuelle rue Loewert) (collection privée M. Emmanuel de Vachon d’Agier)
2 décembre 1918 - le défilé (actuelle rue Loewert) (collection privée M. Emmanuel de Vachon d’Agier)
2 décembre 1918 - le défilé (collection privée M. Emmanuel de Vachon d’Agier)
2 décembre 1918 - à la sortie de l’église après le Te Deum (collection privée M. Emmanuel de Vachon d’Agier)
2 décembre 1918 - des Niedernoises en Alsacienne (collection privée M. Emmanuel de Vachon d’Agier
Décembre 1918 - une maison à Niedernai (collection privée M. Emmanuel de Vachon d’Agier)
Décembre 1918 - le curé Joseph ZIMMER (collection privée M. Emmanuel de Vachon d’Agier
Avant ce 2 décembre 1918 ,. Sur une carte postale du 29 novembre 1918 (copie que m’a transmise M. Emmanuel de Vachon d’Agier), René CHAMBE écrit à sa maman, décrivant sa joie que son corps d’armée était entré le premier à Strasbourg sous le délire de la population.
2 décembre 1918 Dans une lettre adressée par Suzanne CHAMBE à sa maman, cette dernière réécrit ce que son mari René CHAMBE lui avait raconté sur cette journée officielle de la libération de Niedernai. (C’est grace à une copie de la lettre de Mme Chambe que m’a transmise M. Emmanuel de Vachon d’Agier que je peux décrire ce moment historique pour le village de Niedernai).
C’est donc le 2 décembre 1918 que tout le village a fêté ses libérateurs avec une réception solennelle des escadrilles. Les habitants ont dressé des arcs de triomphe avec des arbres verts. En l’absence du colonel DE LUBERSAC, chef d’état-major du 10e corps d’armée, c’est au capitaine RENE CHAMBE, en premier, que reviennentt les honneurs ainsi qu’aux autres officiers, sous-officiers et soldats de l’aviation. A 13h30, tous les militaires sont réunis au champ d’aviation qui est tout contre le village. A 14h, une délégation composée d’une douzaine de cavaliers se porte vers les militaires et une Marseillaise est entonnée. Puis, un cortège s’est formé direction l’entrée du village le maire et tous les conseillers municipaux, en redingote et chapeau haut de forme, les attendaient. Toute la population était massée, toutes les jeunes filles habillées en Alsacienne ou en Lorraine.
La place Kleber le 10 novembre 1918. René Chambe a tracé une croix sur la fenêtre il était placé lorsque les troupes françaises sont entrée dans Strasbourg, le 22 novembre 1918. (collection privée M. Emmanuel de Vachon d’Agier)) Paru dans «Le Populaire du Centre le 11 novembre 2018
Des petites filles ont remis de gros bouquets à René Chambe ainsi qu’aux officiers. Une jeune fille (Mlle Muller) a tenu un beau discours. le maire a balbutié quelques mots puis a pleuré d’émotion; c’est un vieux comabttant de 1870 et sa médaille verte et noire était épinglée au revers de sa redingote. Le curé les a invités à traverser le village pour se rendre à l’église pour assister à un Te Deum. Tout le monde s’est mis en route et le cortège s’est formé. En tête, les 12 cavaliers avec le drapeau, suivis par les notables : maire, adjoints, conseillers municipaux, instituteur, curé. Puis, toutes les jeunes filles filles en costume et enfin, le capitaine René Chambe, les officiers, les sous-officiers et les soldats de l’aviation. A l’église, le curé a fait un discours dans un français très pur et après le Te Deum, direction la mairie. Le maire a refait un discours, mais cette fois, papier en main. Les militaires étaient constamment acclamés. et porté par cet enthousiasme, le groupe de cavaliers a remis le drapeau en souvenir au capitaine René Chambe. Un vin d’honneur a été servi au premier étage de la mairie et toutes les jeunes filles en costume se sont groupées et ont chanté «L’oiseau de France» sous la direction de l’instituteur. Deux Alsaciennes sont venues remettre une gravure en couleur représentant un groupe d’Alsaciens (des Vosges) regardant un aéroplane français survoler la frontière, avec la dédicace suivante : « Au capitaine René Chambe, le premier officier français entré à Niedernai », avec les signatures des notables du village.
Puis, place au bal organisé au rez de chaussée de la mairie, mais seulement jusqu’à 7 heures (19 h) car le curé (qui est une grande autorité) a défendu que l’on danse après 7 heures du soir. Enfin à 9 heures (21 h), tout le monde a participé à une retraite aux flambeaux. Face à cette ferveur, cet engouement, on peut s’étonner que les élus locaux n’ont jamais pensé à donner le nom d’une rue en l’honneur du capitaine (général) René Chambe.
(Collection privée M. Emmanuel de Vachon d’Agier)
Ici à Niedernai, c'est le même état d'esprit, mais avec une exubérance folle : les gens y sont restés très français de cœur, presque tous, surtout les femmes, parlent admirablement français. Les hommes, en grande majorité étaient soldats allemands il y a quinze jours à peine et leur attachement à la mère patrie les avaient empêches d'acquérir aucun galon ; quelques uns, extrêmement rares, étaient devenus officiers, mais ceux-là, on en parlait en baissant la voix. Ils ne sont pas encore revenus, mais gagnés par l'ambiance, ils ont, dit-on, changé de mentalité. Le cantonnement des officiers est au château appartenant à la famille de Reinach-Werth, une construction de belle allure, délicieusement meublée. J'ai une chambre en plus pur style Louis XV qui m'enchante. Au rez-de-chaussée, un immense salon nous sert de salle de lecture et de réception à proximité de la salle-à-manger popote. Le maire, M. Muller, nous en fait les honneurs, puis nous emmène chez lui boire une prunelle délicieuse et qui nous réchauffe, si tant est que nous ayons besoin d'être réchauffés. Nous avons absolument l'impression d'être en manœuvre et d'être accueillis par le maire d'un village de vieille France. Mais tout cela n'est rien à côté de ce qui se passe le lendemain : on nous a priés de nous retirer tous, officiers et hommes sur le terrain d'aviation, à partir de 2 heures de l'après-midi, personne d'entre nous ne devant rester au village passé cette heure. Flairant une surprise, nous restons quelque temps à fumer des cigarettes et bientôt arrive une troupe d'habitants à cheval, portant en sautoir de larges écharpes tricolores, puis musique en tête, la municipalité très grave et très touchante en redingote et haut de forme, une cinquantaine de jeunes filles en costume, le curé, abbé Zimmer, très digne et très « vieux clergé provincial », enfin une foule compacte en habits de fête. Déjà le chef de la cavalerie rustique nous avait fait un petit discours, maintenant c'est au tour du maire : sa voix rude est, de temps à autre, cassée par l'émotion, nous écoutons, très émus nous même, dans un silence impressionnant. Puis c'est un tonnerre d'applaudissements, de cris et les jeunes filles nous remettent leurs bouquets, de splendides bouquets qui ont être très difficiles à composer en ce début de décembre. Le capitaine Chambe remplace de Lubersac qui est en permission et moi je remplace Sourdillon toujours en voyage de noces. Alors le cortège se reforme avec musique et municipalité en tête, nous faisons notre entrée officielle dans Niedernai. En moins d'une heure, pendant notre retraite au terrain, ces braves gens ont dressé des arcs de triomphe, des poteaux enrubannés, déroulé des draperies et des oriflammes. Nous passons sous les inscriptions « vivent les aviateurs, vive l'Alsace, vive la France ». Première halte à l'église l'abbé Zimmer nous reçoit et nous fait un discours à la fois patriotique et religieux et entonne le Te Deum. Enfin nous nous arrêtons à la mairie où, de nouveau, le maire nous fait un très long discours ; Chambe lui répond d'une façon extrêmement délicate et affectueuse, ce qui soulève des applaudissements réellement mérités. Marseillaise, les cloches sonnent, vin d'honneur, délicieux gâteaux alsaciens, chœurs de jeunes filles, chants patriotiques, vieilles chansons alsaciennes (Ils n'auront pas l'Alsace et la Lorraine, C'est un oiseau qui vient de France, …), enfin photographies. Tout cela est d'une simplicité rustique, dont on ressent la profonde et ardente sincérité. Après le dîner, c'est nous qui rendons la politesse par un réception improvisée au château ; malheureusement, nous n'avons que du gros vin rouge du ravitaillement à offrir et tous ces vignerons, fins gourmets et fins gosiers, font un peu la grimace en buvant notre Roussillon râpeux, fâcheuse antithèse de leur vin blanc piquant et délicat. On danse d'abord au son du phono, puis la fanfare municipale vient heureusement à la rescousse. Les jeunes filles tournent éperdument sous les regards attendris du corps municipal, un peu ému de cette réception au château de Reinach. Et l'on se sépare sur la promesse d'organiser prochainement un nouveau bal à tout casser, avec illuminations a giorno, vins fins, champagne à flots et friandises à pleines assiettes. Mais cette réception n'aura pas lieu : Desquiles nous avertit qu'on ne danse pas pendant l'Avent, ensuite il y a de nombreuses permissions, et puis Sourdillon n'est pas très partisan de folâtreries, il est plutôt gelant que cordial, enfin un hiver glacial rend le salon peu accueillant. Malgré toutes ces bonnes raisons, j'ai, maintenant encore, un peu honte de ce reniement de notre promesse, alors que tous ces gens et surtout les jeunes filles s'en promettaient une telle joie. 7 décembre 1918 – Mais nous avons hâte de voir Strasbourg et nous y faisons une première promenade. Et bientôt c'est l'hiver, d'abord un froid intense avec des rafales glaciales et le château avec ses grandes fenêtres, ses plafonds élevés et ses immenses salles devient une pénible habitation. Dans les chambres on grelotte malgré couvertures et peaux de biques entassées sur les lits et, le matin, on ne se décide pas à sortir des toiles. Au rez-de-chaussée, il y a d'immenses poêles en faïence du plus sympathique aspect. Mais il leur faut un arbre entier tous les jours et, comme nous n'avons pas d'arbres à leur fournir, le confort s'en ressent singulièrement. Plus heureux sont ceux d'entre nous qui, au lieu d'être majestueusement logés dans la demeure seigneuriale, se sont cantonnés dans une villa située un peu à l'écart de Niedernai, l'escadrille allemande avait sa section photographique. À notre arrivée, nous y avions trouvé quelques photos intéressantes ; pour ma part, j'en ai rapporté une photo d'une revue de Guillaume et une très belle vue aérienne du terrain de Tempelhof près de Berlin. Dans cette villa, toute une série de chambres assez modestement meublées, mais petites et faciles à chauffer, font en cet hiver les délices de leurs hôtes. Bientôt c'est la neige ! Elle tombe pendant des jours et des nuits à très gros flocons serrés et bientôt toute la plaine est recouverte de plus de 50 cm de neige. Sur les pentes des vignobles à Obernai, ce sont des dégringolades incessantes de garçons et de filles en traineau et en luge ; emmitouflés et coiffés de fourrures, ils passent avec des rafales de cris et de rires. Pour aller les voir, nous faisons presque tous les jours les quelques kilomètres qui séparent les deux villages, malgré la difficulté invraisemblable de la marche dans cette épaisse couche poudreuse où l'on enfonce jusqu'aux cuisses. Mais n'est pas le seul but de notre promenade, ce n'en est guère que le prétexte ; en réalité, il y a à Obernai deux attractions plus séduisantes, d'abord le bistro du débit de tabac l'on boit un kirch et une mirabelle de derrière les fagots, servis par une charmante et souriante alsacienne, et une pâtisserie dont la patronne, non moins accorte et non moins aimable, nous sert des meringues à la crème onctueuses, moelleuses, délicieuses. Pour ces excursions gastronomiques, nous sommes deux inséparables avec le lieutenant Muret de Pagnac, un artilleur tout frais sortis de l'école d'observateurs en avion qui nous a rejoints en Alsace une fois la guerre finie après la bataille, très beau garçon, très bien élevé, causant très agréablement et très spirituel, c'est une grande ressource pour moi. Et nous faisons des débauches de meringues à nous en rendre malade.....................................
......... À notre grand regret, nous apprenons que nous ne sommes pas destinés à rester à Colmar. ; c'est Niedernai, au pied de la montagne de Ste Odile, qui nous est assignée comme cantonnement. Et comme tout le reste de l'escadrille est resté à Épinal et que Sourdillon est toujours en permission (il se marie), je repars la chercher ; je fais la route avec Ensten en auto par le col de la Schlucht, dans un pays splendide. Je ne sais si notre conducteur avait trop bien fêté son entrée en Alsace, mais il nous a menés à un train d'enfer, avec des embardées terribles, manquant de nous faire entrer dans un train à un passage à niveau et, se trompant de route après la Schlucht, il nous fait descendre sur Gérardmer à 60 km/h par un étroit sentier de forêt qui surplombait un ravin. C'est avec un ouf de satisfaction que, les reins brisés et la tête en feu, nous sommes débarqués à Dagniville. 2 décembre 1918 Et quelques jours après, en deux étapes, je ramène le convoi roulant à Niedernai la population nous fait un accueil délirant : drapeaux, lanternes, habitants en liesse, c'est vraiment très émouvant ; nous sommes en effet les premières troupes françaises entrant dans ce village qui nous avait été réservé dès l'origine à cause de son terrain d'aviation. Ils nous attendaient avec une folle impatience. Déjà sur le parcours, nous avions été admirablement accueillis ; je me souviens, pendant une halte, m'être arrêté dans un café pour y avaler quelque chose de chaud et y avoir entendu pendant dix minutes la Marseillaise incessamment répétée. C'était l'hôtesse qui, les yeux ravis, près de son phonographe, remontait sans arrêt la manivelle pour jouer toujours le même disque ; elle avait été l'acheter à Nancy quinze ans avant, l'avait ramené précieusement et, le soir, en grand secret et portes closes, en donnait l'audition à de vieux amis patriotes éprouvés.
Un autre récit sur Niedernai en décembre 1918. Extrait de : Guerre 1914-1918. Récit par Jacques Gobilliard - Deuxième partie : 1917-1918, Aviation Source : http://centrale-histoire.centraliens.net/divpdf/gobilliard2.pdf
Jacques GOBILLIARD (1893 - 1965) Photo Geneanet
En récompense de ses glorieuses actions, l'Escadrille 32 est citée le 9 octobre 1918 à l'Ordre de l'Armée. Quelques jours avant, le 19 septembre, l'Escadrille a été retirée de la bataille; elle suit le sort du Corps d'Armée avec lequel elle a combattu sans cesse et rejoint le terrain de Luxeuil, puis celui d'Epinal. L'offensive de Lorraine s'organise peu à peu. La 32 y apporte son concours en exécutant, du 1er octobre au 11 novembre 1918, de nombreuses reconnaissances dans la région de Saales. C'est sur ce théâtre d'opérations que l'Escadrille apprendra la nouvelle de l'Armistice. L'une des premières, elle aura le bonheur d'entrer en terre d'Alsace quelques jours après la capitulation allemande; ses avions se posent à Niedernai le 1er décembre 1918 . Elle y restera jusqu'au 27 avril 1919 où, affectée au Centre de Lyon, elle viendra avec l'Escadrille 52, former les premiers éléments du 5e Groupement Aéronautique.
L'ESCADRILLE 32 ....... SE POSE A NIEDERNAI
Citation de l'Escadrille 32 à l’ordre de la 1ère armée en date du 9 octobre 1918 : " Sous les ordres de son chef, le capitaine Sourdillon a pris une part brillante aux opérations défensives et offensives de mai à fin septembre 1918. Par son esprit de sacrifice et de méthode, son audace et sa com- pétence, a obtenu, au prix de pertes sensibles et de combats quotidiens, de remarquables résultats. Par ses recon-naissances et des photographies, ses réglages et contrôles de tir, ses liaisons d’infanterie et par l’attaque des troupes ennemies, a contribué largement au succès."
photo anonyme
A la date du 11 novembre 1918, l'escadrille SAL 32 comptait dix pilotes, dix observateurs et quatre mitrailleurs.
Source : http://albindenis.free.fr/Site_escadrille/escadrille032.htm
Photo M. Daniel Braud
le 1er juin 1893, à Tulle (Corrèze), Jacques Gobilliard rejoint le 51e régiment d’artillerie, le 12 août 1914, avant de gagner le front, le 21 septembre. Promu au grade de sous- lieutenant, au 10e régiment d’artillerie, le 10 mars 1915, Gobilliard est détaché au service de l’aéronautique en mars 1917. Il est stagiaire à l’école de tir aérien de Cazaux en avril 1917 et muté à l’escadrille F32 en qualité d’observateur aérien. Il est sur le front en Champagne, en Meuse, sur la Somme, dans les Vosges. Il est démobilisé en septembre 1919 et placé dans le cadre de réserve. Ayant une formation d’ingénieur des arts et manufactures, il devient directeur d’une usine de tannerie. En 1933, il est placé dans la position hors-cadres et promu au grade de capitaine. Il est rappelé sous les drapeaux le 5 septembre 1939 avec le grade de commandant. Affecté à la base aérienne 109, puis au groupe de chasse III/I, à partir du 16 mai 1940, le commandant Gobilliard est démobilisé le 6 août. En 1941, il devient président du groupement syndical des corroyeurs, puis membre du comité directeur du conseil national du cuir. Il est de nouveau mobilisé le 1er juin 1945 et affecté comme chef de la section des cuirs à la direction de la production industrielle du gouvernement militaire de la zone d’occupation française en Allemagne. Il est démobilisé le 1er juin 1946 et rayé des cadres le 1er juin 1950. De 1947 à 1950, il est maître de conférences sur la tannerie à l’École centrale..Il décède à Paris le 1er octobre 1965. Texte ci-dessus et photo : http://www.servicehistorique.sga.defense. g o u v . f r / s i t e s / d e f a u l t / f i l e s / S H D D E _ R E P _ 2 014PA8_fonds%20Gobilliard.pdf
Le commandant Jacques GOBILLIARD
LE DRAPEAU OFFERT EN 1918 A RENÉ CHAMBE RETROUVÉ !
En 2009, le maire de Niedernai Patrick Douniau et François Kieffer ont organisé le rapatriement de ce drapeau depuis Montpellier un collectionneur de «militaria» l’avait acquis. Relaté dans les Dernières Nouvelles d’Alsace du 30 juin 2009, on a pu lire : Ce drapeau, de 2,25 x 1,02 m, a quelque chose de spécial. Il porte une broderie, pas un travail professionnel, visiblement, mais très touchant, dont on ignore le nom de celle qui tenait l’aiguille. En lettres capitales : NIEDERNAI, embrassé par deux branches de laurier nouées d’un beau noeud d’or, le tout soutenu par la mention de la date en caractères cursifs très lisibles : 2 décembre 1918. L’ensemble est en excellent état.
Oui, auberge, en français dit-il. - Je n’ai jamais voulu . Entrez, entrez, messieurs les officiers, c’est chez vous ici. Entrez ! “. Mais le maire et d’autres habitants interviennent. - Non, Muller, non pas tout de suite, laissez messieurs les officiers; ils ne peuvent pas entrer comme ça, sans aller auparavant chez l’ancien maire. Il les a vus, sûrement, par sa fenêtre, l’ancien maire, on ne peut pas, il ne faut pas “. Comme Stanislas Muller est de cet avis !
le drapeau