Godchaux Baruch Weil (1806-1878), fils de Baruch Weil.
Adèle Berncastel
Jeanne Clémence Weil
Nathé Weil
Adrien Proust
Baruch  WEIL                                              Né à Niedernai en 1780
A la croisée de la chaussée de Strasbourg et du chemin d’Obernai, au milieu des vignes et des champs de lin, la petite ville de Niederenheim s’abritait derrière ses remparts. Un château fort, une tour de l’Horloge, un faubourg, une rue principale assez large pour laisser passer charrois et bestiaux : ses maisons à colombages, ses toits à bâtières, sa fontaine et son église au clocher pointu faisaient de Niederenheim - en français Niedernai - un village alsacien semblable à cent autres. presque, car au cœur du village se trouvait une Judengasse “, une rue des Juifs, avec sa synagogue et son logement de rabbin. La famille de Landsberg règne depuis le Moyen Age sur Niedernai. Dès cette époque, écrasés par les charges, les paysans se révoltent contre le droit de corvée et la présence des Juifs dans leur village. Pendant des siècles, ces derniers seront à la merci des seigneurs qui les chassent à leur gré. Louis XIV leur accorde finalement sa royale protection, en échange d’un impôt. Mais ils doivent aussi s’acquitter à l’égard du seigneur de la Judenschirmgeld “, ou taxe de manance. D’année en année, les registres sont soigneusement tenus à jour. Sur l’épais papier jauni, se déroule la litanie des noms et des sommes; chaque nouveau nom correspond à une arrivée ou à un mariage; ici et là, un trait de plume signale un décès dont la date est mentionnée en marge. Sur cette liste figure Moïse Weyl, mort le 2 mai 1758. Son nom apparaît aussi sur plusieurs contrats de mariage de Niedernai et de la région. Moyse Weil était rabbin, ou plus exactement commis rabbin, l’un de ceux qui devaient assister le rabbin en titre. A Niedernai, sont aussi nés Lazare Weyl, l’arrière grand-père paternel de Jeanne, et Baruch, son grand-père. Venus sans doute d’Allemagne, ses ancêtres se sont arrêtés dans cette petite ville du Bas-Rhin et y ont fait souche depuis le début du XVIIIe siècle, peut-être même plus tôt. Comme la plupart des Juifs d’Alsace, ils étaient pauvres et de tradition rurale. Attachés à leurs coutumes ancestrales et à leur foi, ils avaient derrière eux un long passé de persécutions, d’expulsions et de massacres. En 1784, Louis XVI fait promulguer des Lettres patentes dont les 25 articles réglementeront la vie des Juifs alsaciens. Ils peuvent désormais louer des terres, les fabriques, les banques et les commerces leurs sont ouverts. Des syndics ou parnossim sont chargés de les représenter auprès de la collectivité. Louis XVI ordonne en même temps le dénombrement des Juifs d’Alsace, la source la plus complète dont nous disposions aujourd’hui en l’absence de tout état civil pour les Juifs avant 1792.Le fils du rabbin Moïse Weyl, Lazare Weyl, y figure comme “ chef de la neuvième famille de Niedernai “, en compagnie de son épouse Reichel et de leurs trois enfants : Baruch, âgé de cinq ans, Bluemel et Delté. Baruch, leur fils aîné, naît en 1780. Lazare et Reichel Weyl mènent la vie de tous les Juifs du village. Si certains habitent la Judengasse, d’autres se sont installés au gré de leur activité. Dans la rue principale figure en bonne place l’auberge juive se retrouvent les frères Nathan, Abraham Jacob et Barach Hertz, les bouchers, Joseph Franck, le maquignon, Jacques Heim, le tailleur, et parfois Abraham Bloch, un marchand de bestiaux de Rosheim. C’est Jacob Nathan qui d’une main sûre signe tous les registres d’état civil en sa qualité de Syndic. La plupart des Juifs de Niedernai sont de pauvres colporteurs ou des revendeurs qui vont de village en village, leur marchandise sur le dos. Chez Leiser Lévy, le cabaretier juif, on boit un peu, on parle beaucoup. La deuxième épouse de Baruch Weil, Marguerite ( Sarah ) Nathan, est originaire de Trèves, mais la jeune femme est née à Lunéville. Parmi ses ancêtres maternels, elle compte le célèbre Lion Goudchaux, un marchand de chevaux qui assura avec son frère Lazare la remonte du duc de Lorraine. L’un des descendants de son trisaïeul deviendra célèbre : il s’appelle Karl Marx. Ainsi Marcel Proust et Karl Marx sont-ils cousins. à Trèves, Marx, dont le père s’était converti au luthéranisme, est un autre exemple de l’assimilation juive au XIXe siècle. C’est donc à Marguerite ( Sarah ) qu’il est revenu, à 27 ans, d’élever les enfants du premier lit de son mari ( Meline, Godchaux et Moïse ), auxquels s’ajoutent ceux qu’elle lui donne. Dans les années qui suivent, de 1814 à 1823, elle met au monde Nathé, Lazare qu’on appellera Louis, Adélaïde ( Adèle ), Salomon, Abraham ( Alphonse ) et Flora. Pas de doute ! Baruch a respecté à la lettre le précepte biblique : “ Croissez et multipliez ... “. Cet homme âpre au travail ne se ménage pas. En 1802, il a ouvert son premier magasin à Paris Au vase d’or “, 101 rue du Temple. Il possède un autre dépôt, tout près, rue Chapon. Le magasin sera transféré en 1809, 23 rue Boucherat toute la famille habite déjà. Puis il est déplacé rue de Bondy, l’actuelle rue René Boulanger, dans le quartier occupe sous l’Empire par les industriels et les financiers juifs. Baruch s’associe ensuite à son jeune frère Cerf pour ouvrir un nouveau magasin, galerie de l’Horloge, l’actuel boulevard des Italiens, un quartier à la mode; il possède aussi une boutique de luxe passage de l’Opéra. Baruch Weil fabrique surtout pour les décorateurs et l’exportation. Il a su profiter de la mode de la porcelaine : les 86 tasses qu’il fournit au marchand Flandin en 1802 sont un véritable catalogue des décors alors en vogue. Industriel, négociant avisé, il est aussi homme de progrès. Sa manufacture occupe 84 personnes. En 1822, il fait construire un four à gaz à la pointe de la technologie, alors que les fours à houille commencent tout juste à remplacer le bois. L’Alsacien se flatte d’avoir parmi sa clientèle la duchesse de Berry, la dauphine et la duchesse d’Angoulême. En 1820, il obtient un brevet de Louis XVIII pour un nouvel émail, et sept ans plus tard, suprême distinction, très rare alors pour un Juif, il est décoré de la Légion d’honneur par Charles X lors de l’exposition des Arts et Manufactures. Le musée de la manufacture de Sèvres acquiert alors plusieurs pièces en porcelaine de Fontainebleau, issues de la fabrique de Baruch Weil : une assiette, une grande cafetière, une tasse à chocolat et une jatte de lait. La jatte sera détruite lors du bombardement de mars1942, la tasse mise en dépôt au musée de Vierzon. Quant à la cafetière et à l’assiette blanches, elles dorment dans les réserves parmi les milliers de pièces entassées dans les vitrines du sous-sol du musée...
Nul n’avait idée jusqu’à présent des pièces signées Baruch Weil. Certes, nous connaissions sa marque, tracée au pochoir rouge, mais rien de plus Infatigable, Baruch Weil devient aussi un personnage dans la communauté juive de Paris. Le passage de Napoléon à Strasbourg, au retour d’Austerlitz, l’a convaincu de s’attaquer au problème juif. L’Empereur réclame la réunion d’états généraux et la convocation d’une synagogue générale des Juifs à Paris. Ainsi se tient en juillet 1806 une Assemblée de 111 notables venus de toutes les provinces, auxquels sera proposé un questionnaire permettant d’évaluer l’attachement des Juifs à l’Empire. Napoléon décide aussi la tenue d’un Grand Sanhédrin. ses travaux déboucheront sur trois décrets, le 17 mars 1808. Les deux premiers instaurent des consistoires départementaux chapeautés par un Consistoire central. Pour la première fois de leur histoire, les Juifs de France se trouvent réunis par une organisation unique et reconnue par l’État. Les mêmes élites seront reconduites, constituant une véritable oligarchie. Baruch Weil en fait partie. Il participe activement à la création du premier Consistoire de paris et entrera au Consistoire central en octobre 1819. Il y restera jusqu’à sa mort. Il pratique par ailleurs la circoncision et cumule les responsabilités au sein de divers organismes religieux. Parallèlement, a fait nommer son père par le gouvernement à la tête de la communauté de Fontainebleau comme commissaire surveillant. Actif, ambitieux, d’une honnêteté scrupuleuse mais un peu fruste et rigide, Baruch Weil n’est pas sympathique à tous. selon Michel Beer, il a assurément la morgue d’un parvenu, sans éducation, mais il est entièrement irréprochable comme négociant et comme homme privé, et si sa piété est très peu éclairée, elle est du moins sincère “. Jugement sévère, cependant, si l’on prend en compte une Lettre , écrite et imprimée en 1827. A-t-il utilisé les services d’un rédacteur ? C’est probable. Mais ses idées, influencées par le saint- simonisme, reflètent son esprit d’entreprise. Plaidant pour la libre concurrence, il se fait le défenseur ardent de la fierté nationale. Baruch Weil n’est devenu français qu’à l’âge de 10 ans et son père n’a jamais su signer qu’en hébreu. Sa foi religieuse n’a d’égale que son désir d’intégration et sa reconnaissance à l’égard du pays qui lui a accordé les mêmes droits qu’aux autres citoyens. Tout oblige l’israélite à s’affliger des revers de la patrie et s’applaudir de la prospérité “, stipulait un article du Grand Sanhédrin. La régénération est bien en marche. Sans doute la mort est-elle survenue brutalement car il laisse une succession très embrouillée. Le 1er mai, Marguerite, tutrice légale de ses six enfants, convoque ses parents et amis devant le juge de paix afin de composer un conseil de famille chargé de nommer un tuteur subrogé, et de l’autoriser à accepter la succession pour ses enfants : Nathé, 14 ans, Lazare ( Louis ), 11 ans, Adélaïde ( Adèle ), 10 ans, Salomon, 7 ans, Abraham ( Alphonse ), 5 ans et demi et Flora, 4 ans. Les proches choisis par Marguerite Weil pour cette mission de confiance forment un véritable clan. Michel Goudchaux est nommé tuteur subrogé. Intérêts familiaux, amicaux, communautaires et financiers sont étroitement imbriqués. La fabrique de Baruch Weil disparaîtra mais cet aïeul à la forte personnalité aura marqué sa famille. Il fut le premier des Weil à avoir grandi en homme libre, le premier à creuser le sillon de la fortune, le premier à s’imposer dans la société. Il est le type même du notable juif en ce début du XIXe siècle : un pionnier et un fondateur de dynastie au service d’une communauté et d’une patrie, la France.
Collaborateur des Archives israélites sous le pseudonyme de Ben-Lévi dans les années 1840, fait apparaître une écriture de fiction multiforme, du côté d’un judaïsme moderne et réformateur. Les matinées du samedi , publiées en 1842, constituent au XIXe siècle l’un des grands textes de la littérature scolaire pour les enfants juifs, mêlant des morceaux de morale religieuse, d’histoire juive et des récits plus contemporains, fictions réalistes ou portraits –, qui célèbrent la contribution des juifs à la vie nationale française. Il y va bien ici de la mise au point d’un certain rapport à la patrie française et aux origines, aux traditions, à la religion qui a défini les « israélites » français jusqu’à la Seconde Guerre mondiale ? Un puissant attachement à la France, patrie des Lumières et de l’émancipation, le désir de participer à la vie nationale, associé au maintien d’une pratique religieuse modernisée. Les nouvelles de Ben-Lévi dans Les Archives israélites, très inspirées de Balzac, soulignent les « paradoxes de l’assimilation des juifs dans la France du XIXe siècle » en parlant tout à la fois d’absorption désirée dans la communauté nationale ( par le service de l’Empereur par exemple) et du risque du déracinement, de la perte de soi. On comprend ainsi, dans la progression du livre, la position plus traditionaliste et orthodoxe tenue par L’Univers israélite et son collaborateur Ben Baruch, pseudonyme d’Alexandre Créhange (1791-1872). Et c’est encore dans l’espace de la fiction, dans l’écriture de romans, de contes, de paraboles, d’almanachs, que se définit une position morale, religieuse et politique? : ici, il s’agit d’affirmer la compatibilité avec l’intégration dans la nation d’un judaïsme modernisé mais orthodoxe, d’un attachement aux lieux des origines (les villages de la France de l’Est), aux gestes, aux formes familiales traditionnelles. Mais dans l’écriture de Ben Baruch se fait entendre également la nostalgie d’une perte? : l’oubli de la langue, le yiddish judéo-alsacien, et de coutumes qui deviennent presqu’étrangères pour le lectorat juif des grandes villes. De BARUCH WEIL ………. à MARCEL PROUST